C'est un véritable déluge qui s'abat sur la grande cité de Paris en ce début de soirée de l'année 2023. Une pluie froide et dense tombe d'un ciel lourd de noirceur où se déchaînent de bruyants éclairs d'orage.
Bien à l'abris et au chaud dans leurs véhicules volants individuels, certains parisiens chanceux rentrent chez eux en survolant la ville, alors qu'au sol, d'autres doivent encore subir les affres de nombreux ralentissement routiers.
Alex fait partie de ces chanceux. Il a programmé l'itinéraire de son appareil et laisse celui-ci louvoyer à toute vitesse entre les buildings et éviter les autres appareils de manière automatique. C'est un jeune homme d'une trentaine d'années, les traits minces, d'allure sportive. Mais là s'arrête cette description optimiste. Les yeux rougis d'Alex expriment à la fois une effroyable tristesse ainsi qu'une sombre détermination. Tous les muscles de son visage sont tendus, comme si un effort intense devait leur être donné afin qu'Alex conserve un semblant d'humanité sur son visage.
Il regarde droit devant lui, au-delà de la bulle de plexiglas de son cockpit et même au-delà de la pluie, qu'on ne peut raisonnablement appelé "rideau". Il grogne distraitement d'une manière sourde en apercevant un appareil comme le sien se glisser devant lui en toute sécurité. Les systèmes d'alerte de collision de son appareil n'ont même pas carillonné, tout le trafic étant géré automatiquement. Alex se demande cyniquement s'il existe encore des systèmes d'alerte de collision.
Alors que le réacteur arrière de l'autre véhicule devrait aveugler Alex, la verrière de son cockpit s'opacifie légèrement et automatiquement afin de le protéger. Alex peut à peine distinguer les propulseurs latéraux de l'autre véhicule s'activer de temps en temps pour corriger sa trajectoire. Même la pluie n'est presque plus visible. Tout est prévu pour qu'Alex se sente le mieux possible, bien à l'abris et protégé de tous les dangers. Mais tout cela ne fait que le renforcer dans sa détermination.
Quelques instants plus tard, l'autre véhicule prend tout en douceur un virage rapide vers la périphérie ouest de Paris et Alex ne lui jette qu'un regard furtif chargé de mépris.
Alors qu'il passe tout à côté de la tour Effeil, protégée des éléments météorologiques sous sa bulle de verre pyramidale, son regard se fixe sur le tableau de commandes. L'écran vidéo est seul à diffuser un peu de lumière dans l'habitacle. A travers de nombreux chiffres, symboles et graphiques en trois dimensions très complexes, l'ordinateur de bord lui annonce que sa destination est toute proche.
Lentement, son regard remonte droit devant lui, se fixant à nouveau sur sa destination encore invisible.
Soudain la voilà cette destination : une lueur orangée apparaît au loin et se rapproche rapidement. Immense trou de lumière chaude dans le sol qui illumine avec fureur l'averse de pluie. Il s'agit là d'un puit thermique, usine à production d'énergie installé au bord de Paris même.
Alex se redresse sur son siège à la vision de cette incroyable excavation, ce tunnel creusé de mains d'hommes s'enfonçant profondément et irrespectueusement dans l'écorce terrestre à la recherche d'une source de chaleur.
Alex se penche sur le côté et attrape de sa main droite un sac de sport.
L'ordinateur de bord demande à Alex une nouvelle destination maintenant qu'ils sont arrivés à proximité du puit thermique. Pour toute réponse, Alex assène un coup violent sous le tableau de bord à l'aide du marteau qu'il vient de sortir de son sac. Le plastique explose sous le choc et découvre un réseau en fibres optiques partant en direction de tous les centres de contrôles du véhicule volant.
_ On va voir si tu vas l'éviter celui-là ! exulte Alex en arrachant de ses mains les fibres optiques.
L'écran vidéo se coupe immédiatement, les propulseurs s'arrêtent d'un coup et Alex se retrouve un moment dans la pénombre de son cockpit.
Mais pas pour longtemps, car privé sa force motrice, l'engin, avec toute son inertie, commence à basculer vers le sol. La parabole descendante décrite par son véhicule l'amène droit au dessus du puit qui illumine progressivement l'intérieur de son véhicule d'une lumière rougeoyante.
_Cette fois c'est la bonne? je ne vais pas louper mon coup?murmure Alex.
Il regarde fasciné ce tunnel de lumière brûlante se rapprocher de lui à toute vitesse. Il y voit la bouche d'un terrible dragon attendant son festin, il y voit un chemin direct pour l'enfer. En tout cas pour lui, il y voit la fin de son enfer personnel, la fin de toutes ses incommensurables souffrances.
Mais il ne voit pas les câbles de fibres optiques commencer à se prolonger comme tirées du néant, il ne les voit pas se réparer elles-mêmes, il ne les voit pas se reconnecter ensemble rapidement, il ne voit pas l'écran vidéo se rallumer tout d'un coup, il ne sent pas les propulseurs se remettrent à cracher toutes leurs énergies.
Alors qu'Alex accueille avec une joie primale l'aboutissement de sa fin, son véhicule se redresse d'un coup et bondit adroitement et tout en souplesse dans ce ciel pleurant toutes ses larmes.
L'ordinateur pilote l'engin avec douceur et avec toute sa froideur informatique lui demande simplement sur l'écran vidéo qu'elle est la nouvelle destination désirée.
_ Non ! hurle Alex de désespoir, ce n'est pas possible ! Tu n'as pas le droit !
L'orage sévit toujours au-dessus de Paris, inondant la ville de toute sa fureur. Le formidable bruit des milliards de gouttes d'eau touchant le sol et implosant à la vitesse du son, couvre sans effort tous les bruits citadins. Même les lumières de la cité humaine ne peuvent percer totalement cette pluie si dense.
Seul les systèmes automatisés trouvent leurs chemins dans ce chaos sensitif, comme précisément les systèmes embarqués à bord de cet autre véhicule volant qui tout doucement redescend vers le sol, glissant tout en douceur entre les buildings.
A son bord, Simon et Fred patientent et laissent l'ordinateur de bord se charger tout naturellement de l'atterrissage.
_ Fred, tu es sur que ce bar est bien ici ? demande Simon tentant de regarder au-dehors malgré la pluie et essayant de cacher comme d'habitude une légère anxiété.
_ Oh oui Simon, pas de doute là-dessus ! Ma vieille bécane connaît le chemin ! répond Fred, très à l'aise comme toujours.
Alors que leur véhicule se pose en douceur sur une zone réservée, Simon regarde l'enseigne lumineuse au-dessus du bar en face d'eux :
_ "Le village", drôle de nom pour un bar ! remarque Simon, pas très enthousiaste à l'idée de franchir sous la pluie les quelques mètres les séparant de la porte d'entrée.
_ C'est une idée d'Alex ... il aime toujours les bars rétro à thème...
_ Sais tu ce qui lui arrive cette fois ?
_ Non Simon, je n'en ai aucune idée !
_ Hum,...encore une de ces crises de dépression?
_ Oh oui, mais causée par quel monstrueux problème cette fois ? demande ironiquement Fred.
Simon le regarde en travers.
_ Evite de te montrer trop sarcastique devant lui ! Essaye un peu d'être attentif à ses problèmes !
Fred ne peut pas s'empêcher de sourire à ce conseil.
_ Promis... j'essayerai... !
Ils restent un petit moment installé confortablement dans le véhicule, à regarder la pluie tomber tout autour d'eux.
_ Allez, courage Simon, n'aie pas peur ! taquine Fred en souriant à la mine déconfite de son ami.
_ Avec toute cette technologie autour de nous, personne n'a encore pensé à protéger les villes de la pluie ! remarque Simon en regardant vers le haut, espérant une accalmie.
_ C'est un moyen très économique de laver les rues ! Allez viens, allons-y !
Ils ouvrent leurs portières et sortent à toute vitesse en direction de la porte d'entrée du bar, laissant l'ordinateur de bord refermer le véhicule et le sécuriser.
La porte du bar s'ouvre automatiquement à leur approche et les laissent entrer dans son ambiance chaude et accueillante. L'éclairage orangé du bar tranche avec les tons gris bleus de la rue et procure à Simon et Fred un réconfort immédiat. Le local est décoré à la manière d'un petit village de Provence, avec grosses briques orangées et tuiles rouge disposées sur de faux toits, contraste sensitif agréable avec la grande cité technologiquement neutre.
Une hôtesse s'empresse immédiatement auprès d'eux.
_ Messieurs, bonsoir ! Heureuse de vous accueillir parmi nous ! Permettez moi de vous aider ! leur déclare-t-elle avec un grand sourire et une énergie particulièrement pétillante. Elle est habillée d'une manière très sexy, avec un petit tablier de serveuse brodé sur un ensemble vraiment très très court mettant en valeur ses formes géométriquement équilibrées.
_ Avec plaisir chère demoiselle ! lui répond Fred et lorgnant ouvertement l'hôtesse de haut en bas alors que Simon s'efforce d'être plus discret.
L'hôtesse, qui ne semble pas se formaliser pour le sans gène de Fred, déroule devant eux une petite feuille de plastique transparent sur laquelle s'affiche aussitôt le plan du bar avec tous ses emplacements libres ou occupés.
Elle leur tend le plan et commence à leur indiquer du doigt où ils peuvent s'asseoir.
_ Merci, mais nous avons rendez-vous avec quelqu'un qui doit déjà être là. Nous allons essayer de le retrouver ! lui dit Fred avec un grand sourire.
_ Alors je vous souhaite de passer une excellente soirée ! lui répond elle en rangeant prestement le plan, tout en reculant pour les laisser passer.
Simon et Fred s'avancent dans le bar, croisant une faune diversifiée d'hommes et de femmes vêtus étrangement, buvant des boissons encore plus étranges. Il y a là un contraste inévitable entre la décoration rétro du bar et ses clients, tous semblant profiter sereinement de ce simulacre d'une ambiance désormais disparue.
Arrivés au fond du bar, Simon et Fred découvrent Alex complètement affalé dans un canapé de coin. Son visage exprime à la fois une grande lassitude et une profonde tristesse. Il lève sur ses amis un regard lourdement chargé d'ennui, pousse un profond soupir avant de faire le plein d'air pour s'adresser à eux.
_ Bonsoir messieurs? déclare-t-il avec un cynisme décalé mais profondément réel.
Simon et Fred s'assoient de chaque côté d'Alex, en conservant une certaine distance tout de même, comme si sa dépression pouvait être contagieuse.
_ Salut Alex ! lui répond Fred avec une certaine impatience, retrouvant pour la énième fois une situation bien connue.
_ Comment vas-tu ? demande Simon avec une réelle note d'affection dans la voix.
_ A voir ta tête, tu dois être en pleine forme ! commente Fred sarcastique, ayant décidé de complètement oublier les recommandations de Simon.
Alex, prenant son temps, regarde à tour de rôle ses amis, préparant sa réponse, avec une lenteur particulièrement agaçante pour Fred.
_ Prenez le temps de commander vos boissons, j'ai une révélation importante à vous faire, leur dit-il tout en douceur.
Fred pousse un profond soupir et attrape la carte des boissons alors que Simon se penche un peu plus en avant dans la direction d'Alex, attendant avec intérêt la suite.
_ Nous sommes prisonniers de nos vies ! leur déclare-t-il vivement avant de boire une importante gorgée de bière.
_ Allons bon, encore une crise mélodramatique ! commente Fred avant de se tourner vers l'intérieur du bar à la recherche d'un serveur, tâche qui semble tout d'un coup devenir pour lui particulièrement attractive.
_ Fred ! lui souffle Simon sur un ton de réprobation.
Alex prend le temps d'avaler une seconde gorgée de bière avant de reposer avec douceur son verre. Il regarde tour à tour ses deux amis avec intensité et Simon peut voir comme une sorte d'excitation apparaître dans le regard d'Alex.
_ Avez-vous bien compris ce que je viens de vous dire ? Nous sommes prisonniers de nos vie ! Qu'est-ce-que vous dites de cela ? leur demande-t-il avec une légère note d'hystérie dans la voix.
Simon regarde Alex avec un grand intérêt, essayant d'englober la déclaration de son ami dans un ensemble de concepts compréhensibles, alors que Fred semble fournir une énergie phénoménale pour se détacher de sa quête d'un serveur compétant avant de fixer son attention sur Alex.
_ Que veux-tu dire par "prisonnier de nos vies" ? J'avoue ne pas comprendre. D'ailleurs je ne comprends jamais rien à tous tes pseudos problèmes ! lui dit-il avec un début de colère particulièrement perceptible.
_ Attends Fred, s'il te plait, laisse Alex nous expliquer tout cela ! lui demande Simon, vas-y Alex, raconte nous tout. Prends ton temps.
Alex regarde Simon, heureux d'avoir trouvé un publique attentif. Oubliant presque Fred, il pousse un profond soupir avant d'entamer son explication.
_ Vous vous rappelez l'année dernière la mise en place de ce fameux protocole de sécurité pour tous les objets de la vie courante ? Et bien, il n'y a que deux jours que j'ai réellement compris tout ce que cela impliquait...
Alex prend une grand inspiration avant de continuer, prenant son temps pour leur avouer la suite.
_ J'ai eu une crise... bon... disons... une crise de dépression plutôt grave... et j'ai essayé de me suicider...
Alors que Fred regarde Alex avec dégoût, Simon se penche horrifié vers Alex.
_ Tu...tu plaisantes n'est-ce pas ? lui demande Simon, tu n'as pas pu en arriver jusque là !
_ Tu es mûr pour un stage psychiatrique pauvre dingue ! lui envoie Fred cyniquement.
_ Ne plaisante pas non plus avec ça Fred ! Putain, mais c'est grave Alex ! On parle de suicide là ! De ton suicide Alex !
_ Oui, c'est mon suicide, je suis bien libre de vouloir me suicider non ?
_ Non ! Tu sais bien que c'est des conneries ! Tu as vécu un coup dur, ok, mais le suicide n'est pas une solution ! Tu le sais ça !
_ Si tu étais à ma place, si tu ressentais toutes mes souffrances, tu ne pourrais plus envisager que cette solution?
Alex, exprimant toujours sa personnalité mélodramatique, est très heureux de l'effet produit par sa déclaration. Il se permet même alors un léger sourire contrit alors qu'un serveur arrive enfin à leur table, portant son inévitable plateau et un large sourire commercial. Fred et Simon passe leurs commandes et le serveur les insert rapidement sur son petit ordinateur portable avant de repartir vers une autre table.
_ Calmez-vous les gars, ce n'est pas si terrible que ça et de toute façon il n'est plus possible de se suicider maintenant ! Alors vous voyez, aucune crainte à avoir !
_ Comment ça ? lui demande Simon encore sous le choc de cet aveux suicidaire.
_ Le protocole de sécurité bien sur ! lui répond Fred en souriant.
_ Exactement ! s'exclame Alex, depuis que cette foutue nano-technologie a envahi notre vie et à cause,... enfin..."grâce"..., à ce protocole de la protection civile, aucun des objets qui nous entourent ne peut nous blesser...
_ Et part le fait, ils ne peuvent pas nous aider à nous suicider ! termine Simon, comprenant enfin. C'est génial ! Je n'avais jamais pensé à cela ! Tu le savais toi ? demande-t-il à Fred.
_ Ah non, le suicide n'entre pas dans mes préoccupations quotidiennes !
_ C'est incroyable ! s'exclame Simon, même à l'époque de la mise en place de ces nano-virus dans tous nos objets, jamais le gouvernement n'a abordé ce problème du suicide !
_ Il ne voulait pas voir des centaines de dingues essayer de se suicider juste pour voir si ça marchait ! lui explique Fred, puis, se penchant vers Alex, lui demande malicieusement : je parie que tu as dû avoir une grosse surprise n'est ce pas ?
_ Ce n'est rien de le dire... lui répond Alex le plus sérieusement du monde.
Il s'écrase au fond du canapé, regardant droit devant lui.
_ J'étais vraiment mal... et j'ai choisi la première méthode qui m'ait venu à l'esprit... j'ai voulu me suicider en me tailladant les veines... commence à raconter Alex, immédiatement interrompu par Simon.
_ Mais c'est n'importe quoi !
_ S'il te plait Simon, laisses moi vous raconter comment ça c'est passé ! Si tu me coupes la paroles à chaque phrase ça va nous prendre toute la soirée !
Intrigué par cette dernière déclaration, Fred s'installe confortablement et sourit à l'idée d'entendre la suite.
_ J'ai donc voulu me taillader les veines... c'était dans mon bain, j'ai fait couler de l'eau chaude, j'ai pris un cutter et...
_ Et rien du tout, toto ! exulte Fred, la lame ne coupait plus !
_ Exactement ! J'ai eu beau me taillader les poignets comme un malade, rien à faire ! Ce foutu cutter voulait bien couper du papier ou du carton, mais pas ma peau !
_ Situation cocasse ! remarque Fred avec ironie.
_ C'est la plus belle réussite des nano-techonologies : savoir faire la différence entre ce qui est dangereux de ce qui ne l'est pas ! Grâce à cela tu es toujours parmi nous Alex ! exulte Simon, alors, s'en est fini de tes pensées suicidaires ?
_ Oh, mais ne crois pas que j'en sois resté là ! déclare Alex en plongeant un regard torve au fond de son verre.
_ Quoi ?! s'exclame Simon, comment ça ?
_ C'est imbécile a essayé de se suicider par d'autres manières ! lui répond Fred, hilare, plié en deux sur le canapé.
_ C'est vrai ?!
_ Oui, j'ai tout essayé. Rien à faire. lui répond lentement Alex, comme épuisé par toutes ses tentatives de suicides avortées.
_ J'ai essayé de m'électrocuter avec un appareil ménager, en profitant de mon bain, l'eau y était encore chaude vous comprenez ?
Simon n'y comprend rien bien sur et regarde Alex avec yeux de plus en plus exorbités. Fred ,lui est pris d'un fou rire à l'écoute d'Alex racontant ses différentes tentatives de suicides.
_ Donc je laisse tomber mon grille-pain dans le bain et rien de se produit ! Plus de jus ! Plus d'électricité dans le toaster ! A croire que l'appareil avait "deviné" mes intentions ! Alors j'ai voulu me fournir à la source : j'ai dénudé un fil électrique et touché les deux fils de cuivres. Résultat : que dalle ! Idem avec une lame de couteau, une corde pour me pendre et même me jeter du haut de mon immeuble a été impossible ! A chaque fois ces foutus objets se modifiaient avant de me causer le moindre mal ! J'étais trop déprimé pour réfléchir et c'est seulement après avalé le contenu complet d'une boite d'antidépresseur que je me suis rappelé ce foutu protocole de sécurité à base de nano-technologie !
_ Que c'est il passé avec la boite de calmants ? demande Simon qui n'en revient toujours pas d'avoir entendu Alex, et qui n'en revient pas lui-même de poser une telle question.
_ Totalement sans effet pour ce qui est de mourir... mais très bon laxatif ! lui répond le plus sérieusement du monde Alex.
Alors que Fred pleure de rire de son côté, Simon reste là, bouche bée, avec une impression de décalage par rapport à la réalité.
_ Tu peux toujours rigoler toi ! lance Alex à Fred qui reprend un peu de son sérieux, mais franchement, il n'y rien de plus pathétique à vivre... J'ai même encore essayé en venant ici...
_ Mais tu n'as toujours pas compris que cela était devenu impossible de se suicider ? lui demande Simon, essayant de ressentir à nouveau le monde autour de lui.
_ Si?bien sûr?je l'ai bien compris ! C'est juste que je n'arrive toujours pas à croire que nous ne puissions plus choisir notre mort !
_ Vive le modernisme ! lance Fred en essayant de reprendre son calme, mais toutes les fois qu'il croise le regard d'Alex, il est pris à nouveau d'un fou rire.
_ Arrêtes, tu veux bien ? lui demande Alex, nous sommes bel et bien des prisonniers ! Notre première liberté n'est-elle pas de pouvoir choisir notre mort ?
Fred se redresse d'un coup, et alors qu'il a encore des larmes glissant de ses yeux, il prend un ton très agressif envers Alex.
_Toi, arrête avec ça ! Tu racontes n'importe quoi ! Choisir notre mort, une liberté, mais quel discours à la con ! Tu ferais vraiment mieux d'aller consulter un spécialiste !
_ Pour une fois, je suis d'accord avec Fred ! dit Simon tout doucement, sentant la réalité reprendre corps autour de lui.
Alors qu'Alex s'apprête à répondre à Fred, celui-ci ne le laisse pas prendre la parole.
_ Et je ne veux même pas savoir quelle raison t'a fait déprimer !
_ Elle?commence à expliquer Alex.
_ Je viens de te dire que je ne voulais pas savoir ! Aucune raison ne serait valable ! Aucune ! Prends toi en main, merde ! Va consulter un pro ! Et si tu ne veux toujours pas te comporter d'une manière intelligente, alors vas-y , suicide toi !
A cette dernière déclaration, Simon et Alex le regardent, interloqués. Simon qui croyait avoir retrouvé sa réalité quotidienne, se sent à nouveau glisser vers celle d'à côté, celle dans laquelle l'un de ses meilleurs amis à voulu se suicider à plusieurs reprises.
_ Maintenant c'est toi qui déconne ! Tu n'as pas compris que c'est devenu impossible ?! s'exclame Alex.
_ Mais si au contraire ! Seulement toi , tu as oublié qu'il existe encore un objet que tu pourrais utiliser. Un seul. La seule arme encore disponible !
_ Quoi ? Laquelle ?! lui demande agressivement Alex, ne comprenant absolument pas de quoi lui parle Fred.
Simon, qui commençait sérieusement à se perdre dans le dédale de son esprit, revient d'un coup à la réalité avec cette dernière question d'Alex.
_ Si c'est vrai ne lui dit surtout pas ! Je te préviens Fred, ne lui dis pas, sinon !
Les deux compères ne semblent plus du tout faire attention à Simon et se regardent droit dans les yeux. L'un, effondré de fatigue et de tristesse, n'ayant plus qu'une seule idée ,obsessionnelle, en tête et l'autre , très calme, comme victorieux, avec toutefois une certaine malice dans le regard.
_ Alors, laquelle est-ce ? J'ai tout essayé !
Fred prend sont temps pour répondre, regarde ses deux amis avec une dureté incroyable.
_ Gros malin, vous l'avez devant vous et vous ne la voyez même pas ! Réfléchissez un peu ! Et toi Simon, lâche moi avec tes menaces ! Si Alex est trop stupide pour vouloir vivre, il est bien libre de faire ce qu'il veut non ? Je suis fatigué de devoir supporter un type qui se plaît dans sa dépression, sans même faire le moindre petit geste pour en sortir !
_ Dis-moi vite bon sang !
_ Non Fred ! Ne lui dis rien !
_ Fred ? !
_ Tu ES cette arme pauvre idiot ! déclare Fred.
_ Quoi ? ? ! Comment cela je suis cette arme ?
_ Bien sûr, réfléchis un peu : es-tu un objet inanimé comme ce verre ou cette table ? N'es tu pas libre de te faire à toi-même ce que tu veux ?
Il faut quelques secondes à Alex pour comprendre enfin ce qu'à voulu dire Fred. Tout doucement, aux travers des différentes couches de douleurs de sa dépression, l'idée prend forme.
_Oh bon Dieu ! Mais oui ! Tu as raison ! exulte Alex !
Une nouvelle lueur vient d'apparaître dans le regard d'Alex. Une lueur qui exprime une nouvelle vitalité, totalement déplacée dans ce cas là puisque tournée vers l'idée la plus morbide qui soit.
Alex se lève d'un coup en attrapant son blouson. Il prend le temps de regarder ses deux amis comme s'il s'apprêtait à leur dire quelque chose, puis tout d'un coup il se rue vers la sortie du bar.
Simon se jette sur son blouson et donne une bourrade à Fred.
_ Dépêche toi imbécile ! Nous devons le rattraper ! Je ne te pardonnerai jamais de lui avoir donné la solution !
Fred reste tranquillement assis, buvant son verre, flegmatique.
_ Reste donc assis Simon et s'il te plaît, ne dramatise pas autant ! Tu commences à ressembler à Alex ! Et ce n'est pas bon signe, crois moi !
_ Mais il va se suicider ! Dépêche toi, nous devons l'en empêcher ! Il doit encore être sur le parking !
Simon ne tient plus en place, il s'apprête à vouloir rejoindre Alex quand Fred le retient.
_ Alex ne peut pas se suicider, même en utilisant son corps pour ça. Plus personne ne peut faire du mal à qui que ce soit et spécialement à soi-même.
Simon le regarde avec à nouveau ce sentiment de décalage dimensionnel.
_ Mais qu'est ce que tu racontes encore ?
_ Alex et toi vous êtes des monochrones ! Vous n'êtes pas fichus de penser sur plusieurs plans différents ! Quand vous avez une idée en tête vous ne pensez plus qu'à ça !
_ Quoi ? Comment ? Je ne comprend encore rien Fred !
_ Lui est obsédé par son idée de suicide et toi trop bouleversé par son histoire pour penser à autre chose?
_ Fred, s'il te plait, veux tu bien pour une fois aller droit au but sans mettre en avant tes brillantes analyses ? lui demande Simon avec une légère trace d'ironie malgré un ton résolument anxieux.
_ Moi, je suis un multichrone, je ne me laisse pas dépasser par les évènements car je sais en gérer plusieurs à la fois.
_ Fred... s'il te plait... droit au but ! insiste Simon avec lassitude.
_ Très bien. Tu te rappelles il y a deux mois cette décision du gouvernement d'immuniser toute la population par l'eau potable, à l'aide de ces fameux nano-virus ?
_ Oui et alors ?
_ Le même protocole de sécurité y a été inclus?et ça vous l'avez oublié !
_ ...Tu veux dire que ... ?
Fred sourit en regardant l'expression de compréhension progressive apparaître sur le visage de Simon.
_Eh oui, ce pauvre Alex ne peut plus se faire du mal ou se suicider avec son propre corps ! Il y a deux mois il aurait pu, mais maintenant c'est fini !
Simon se détend d'un coup et se laisse tomber dans le canapé à côté de Fred.
_ C'est génial ! C'est parfait ! Mais alors, pourquoi lui avoir fait croire qu'il le pouvait encore ?
_ Parce que je voudrais bien qu'à notre prochaine réunion, Alex nous raconte ses nouvelles différentes tentatives de suicides ! déclare Fred.
_ Quoi ?
_ Tu n'as pas trouvé hilarante son histoire ? J'ai adoré le passage sur les pilules ! Et depuis que nous sommes devenus quasiment immortels, la vie ne va pas tarder à nous paraître bien morne et nous ne devons surtout pas nous priver des bonnes occasions de rigoler ! Surtout s'il s'agit d'Alex !
Simon qui est encore sous le choc de toutes ces révélations, essaye en vain de reprendre pied sur la terre ferme.
_ Mais qu'y aurait-il d'amusant avec ces nouvelles tentatives de suicides ?
Fred le regarde alors avec intensité et un grand sourire illumine son visage.
_ Réfléchis un peu Simon, si tu devais te suicider avec ton propre corps pour toute arme, comment t'y prendrais tu ?
le 28/12/2003
Steven DUDA